Dans une même journée, plusieurs Maroc(s) coexistent sans se parler. Il y a le Maroc bon chic bon genre qui fait la fête et roule des mécaniques. Ce Maroc est beau à voir, civilisé, super diplômé et bien éduqué. Il est quelque peu frimeur, mais reste tout de même fréquentable. Il a ses bonnes adresses à Paris et Londres. En vacances, il s’installe dans les beaux hôtels et ne compte pas. Il regrette presque que Casablanca ne s’appelle pas Paris. À chaque retour d’un voyage de l’étranger, l’atterrissage se fait dans la douleur. De l’aéroport jusqu’au domicile, ce sont d’autres Maroc qui défilent. Au feu rouge, c’est un enfant qui vient quémander un dirham. Face à ce Maroc d’en bas, le Maroc d’en haut feint de ne rien voir, relève la vitre et met la clim. La voiture est confortable bien que la route soit un champ de ruines. Ces maires ne font pas leur travail ! Pourvu qu’on ait dans ce pays des Delanoë à la chaîne. À la maison, télécommande en main, le Maroc d’en haut jette un regard furtif sur 2M. Sur l’écran apparaît Abbas El Fassi, dissertant sur la grève des transporteurs et la solidarité exemplaire du gouvernement. Quel Premier ministre ! Le Maroc gagnerait à en importer un. Zappons. Sur le JT de TF1, Laurence Ferrari crève l’écran. Le Maroc d’en haut se désole pour ses stars TV locales. Le matin, au bureau, entre deux cafés, le Maroc d’en haut parcourt avec effarement les journaux de son pays. Ceux-ci parlent des scandales en tout genre, de la catastrophe de la justice et des hôpitaux, de cette élite off-shore qui n’a aucune conscience de sa responsabilité dans un pays comme le sien... Alors le Maroc d’en haut étouffe. Il veut respirer. Il attend le week-end pour se ressourcer au GP de Marrakech. De quoi lui permettre de nous supporter - nous, l’autre Maroc - pour quelques jours. Avant de rechuter à nouveau.
Chmirou Youssef